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Mathilde Lacombe : « Réussir, c’est être en phase avec sa vie à un instant T »

Mathilde Lacombe, c’est la co-fondatrice de Birchbox France. On manque peut-être d’objectivité, mais en matière de femme qui a réalisé ses rêves, elle est bien placée pour nous donner son point de vue. Alors que Birchbox va sur ses 8 ans, elle peut profiter d’un succès bien installé sans cesser de travailler à de nouveaux projets. On lui a demandé les clés de cet épanouissement autant personnel que professionnel.

Ce mois-ci, avec la box Women on parle beaucoup de confiance en soi et d’empowerment au féminin. Qu’est-ce que ça signifie pour toi ?
Mathilde Lacombe : Pour moi le message, c’est : “Prenez votre vie en main, n’attendez pas des autres qu’ils vous disent quoi faire. Chaque femme est maître de son destin. » Sans faire de généralité, en temps que femmes on a tendance à un peu s’auto-censurer ou à ne pas oser faire des choses. Ça ne veut pas forcément dire que chaque femme doit entreprendre ! Ça signifie reprendre le pouvoir, avoir confiance en soi. Pas contre les hommes, juste soi, personnellement.

Tu dis que pour toi ce qui prend sens dans Birchbox, dans la beauté, c’est le fait que ce soit un booster de confiance en soi. Qu’est-ce que ça t’a apporté, l’univers de la beauté ? Est-ce que la vraie confiance en soi, ce n’est pas se sentir belle au naturel ?
M.L. : La beauté, c’est un univers que j’ai toujours adoré, donc j’ai voulu en faire mon métier. Mais pour moi, la beauté ce n’est pas uniquement une question de rouge à lèvres ou trouver le bon shampooing. C’est prendre soin de soi. C’est ça qui rend une femme belle. Souvent, une femme belle, c’est quelqu’un qui dégage un truc, parce qu’elle est bien dans sa peau, elle a confiance en elle. Elle va être souriante, elle va avoir un truc. C’est un tout, un cercle vertueux. On peut être belle au naturel, mais ça ne veut pas dire qu’on ne prend pas soin de soi. C’est juste s’accorder du temps. C’est ce que j’aime bien chez Birchbox : quand les filles reçoivent leur colis, tu vois que c’est leur petit moment rien qu’à elle. C’est réducteur de dire que les femmes ont besoin de se sentir belle pour être bien, parce que les gens réduisent la beauté au maquillage. Mais c’est pareil pour un homme : il va vouloir faire un peu de sport, prendre soin de sa barbe… Il va tout de suite dégager un truc différent.

Comment as-tu géré le fait d’être la seule femme parmi les fondateurs de Birchbox ? C’était un atout ou une difficulté ?
M.L. : J’ai toujours très bien vécu le fait de travailler avec quatre garçons. Ce n’était pas une volonté d’être entourée d’hommes, on s’est associés parce que c’étaient les bonnes personnes au bon moment. Après, sans que ce soit conscient de leur part, ils font parfois des « trucs de mecs » entre eux, forcément je me suis déjà sentie à l’écart parfois. En fait, on a bâti le business en fonction de nos compétences. Ma partie, c’était de savoir ce qui allait marcher, ce qui parlait à la communauté. J’ai vraiment lâché certaines parties, la finance par exemple… En soi, ce n’est pas parce que ce sont des hommes, mais parce que c’étaient leurs compétences. Après, c’est vrai que si ça avait été des femmes, j’aurais peut-être plus osé demander qu’on m’explique des choses. Je ne pense pas que c’était conscient ou volontaire. Mais j’ai un petit regret de ne pas avoir demandé davantage : comment ça marche un business plan… Des trucs qui ne font pas partie de mes compétences de base mais qui finalement m’intéressent.

Est-ce que tu as déjà eu à prouver que la beauté n’est pas forcément superficielle ?
M.L. : J’ai déjà souffert d’avoir été vue comme une “blogueuse beauté”. Je l’ai bien vu, quand on rencontrait des investisseurs ou que je des journalistes, hommes, la quarantaine, je lisais leur condescendance. Après, je m’en suis assez vite détachée. Parce que finalement je suis assez fière de ce qu’on a réussi à faire. Et puis tu te rends compte rapidement que ceux qui te regardent de haut, eux-même ne sont pas forcément au top dans leur domaine. J’ai relativisé.

Comment “oser” ? Tu as un tempérament réfléchi, plutôt calme… Qu’est-ce qui te donne la force d’avancer, de progresser… ?
M.L. : Je dirais que c’est une conviction personnelle. Quand il y a une situation qui se présente, j’ai l’impression de savoir, d’instinct si je dois y aller ou pas. Je m’écoute… Ça ne veut pas dire que j’ai toujours fait des bons choix ! Mais ceux que j’ai faits, je les assume, ça me correspondait à un moment précis de ma vie. Tu te rends vite compte que dès que tu fais des choix en pleine conscience et que tu les assumes, finalement ça évite des regrets. Je ne sais pas si c’est de la confiance en soi, je n’ai pas toujours l’impression d’avoir confiance en moi. J’ai confiance en moi, personnellement, mais pas tellement vis-à-vis des autres. C’est mon mix personnel. J’arrive à faire mes choix pour moi, pour ma vie, c’est ça qui me fait avancer. C’est pour ça que je suis assez solitaire, j’ai tendance à me couper du regard des autres parce qu’il n’y a que moi qui peut vraiment savoir ce dont j’ai besoin. Dès que tu commences à trop demander l’avis de tout le monde, tu  doutes, voire tu renonces… Les choix clés que j’ai faits, j’ai rarement consulté quelqu’un, je n’ai pas demandé l’avis de mes parents.

Comment on fait pour ne pas se perdre, pour gérer l’influence des autres, et parfois s’en couper. Comment fais-tu pour recevoir l’attention depuis les réseaux sociaux, t’exposer, sans craindre le jugement ?
M.L. : L’exposition sur les réseaux, je l’ai toujours vue comme une continuité naturelle du blog, de Joliebox… Ce que je partage, c’est ce que je choisis de partager. Je sais qu’il va y avoir des critiques, du jugement, mais je l’assume. C’est pour ça que j’ai toujours choisi de ne pas trop exposer mes enfants, mon mari…parce que c’est trop personnel, je ne supporterai pas la critique sur eux. Je sais ce que je peux supporter. Je sais que ce que je donne à voir, ce n’est pas source d’immense critique, normalement, ce n’est pas sujet à polémique. Cette exposition sur les réseaux sociaux c’est hyper important, c’est ça qui me nourrit, qui nourrit notre business, c’est grâce à ça que j’ai les opportunités que j’ai. Mais je vais rarement me remettre en question à cause d’un commentaire. Par contre si dans la vraie vie un(e) ami(e) proche ou quelqu’un avec qui je bosse me fait une critique ça va beaucoup plus m’impacter, parce que c’est quelqu’un qui me connaît, qui me côtoie au quotidien. Sinon on n’avance pas.

Qu’est-ce que tu aurais fait si tu n’avais pas créé Birchbox ?
M.L. : Souvent je me pose cette question. Je pense que je serais restée au magazine Elle, où je pigeais, mais j’en aurais vite vu les limites. J’ai du mal à répondre à une autorité, peut-être d’autant plus dans la presse féminine, où ça peut être compliqué. Je pense que je serais retournée à mon blog. J’ai l’impression que j’aurais forcément développé quelque chose autour de La Vie en Blonde.

Dans les moments de doute, qu’est-ce qui t’aide à reprendre confiance en toi ?
M.L. : Je me dis que tout est une phase. Si je passe une semaine pourrie, je me dis : « Ça ne va pas durer toute la vie ». Je fonctionne pareil pour tout. À la maison, si les 3 enfants sont malades en même temps, que c’est l’angoisse, je me dis : « Ça va passer, dans une semaine, il n’y aura plus de gastro… « . Je n’aime pas trop me plaindre. Quand ça ne va pas, je ne vais pas trop en parler. Tout est une phase dans la vie, rien ne dure vraiment, ça m’aide beaucoup. Bien sûr je parle aussi beaucoup, avec mon mari…

Je pense qu’il y a des femmes qui se disent que ta vie ne peut pas ressembler à la leur, qu’elles n’arrivent pas à atteindre autant de liberté, que tu as des facilités par rapport à elles…
M.L. : Je vois bien de quoi tu parles. Je suis complètement d’accord. Je peux répondre que la vie que j’ai aujourd’hui, je me la suis aussi créée, ce n’est pas que de la chance. J’ai commencé comme tout le monde, j’habitais en province, je n’avais ni une famille connue, ni très riche, je n’avais aucune raison de réussir plus que quelqu’un d’autre. Je vois très bien le décalage qu’il y a avec la vie de beaucoup de gens. Mes copines avec qui j’étais au collège, au lycée, qui ont deux enfants, il y en a qui galèrent… Après on peut toujours trouver à redire sur la vie de tout le monde. C’est sûr que si on compare ma vie avec quelqu’un qui vit une vraie galère, une mère solo…ça n’a rien à voir. Mais le rythme et la vie que j’ai aujourd’hui, je ne les avais pas il y a 6 ans. J’ai bossé comme une acharnée, la boîte a 7 ans, donc c’est le résultat de 7 ans de boulot. C’est aussi une histoire de concession, de choix à faire. Souvent les gens qui émettent ce genre de critiques ne voient pas ce qu’il y a derrière. Mais en même temps j’accepte cette critique parce que c’est ce que je montre aujourd’hui sur les réseaux sociaux, ça a l’air très facile, on ne se rend pas compte du travail derrière.

L’empowerment, c’est ça : prenez en main votre vie, ne vous lamentez pas, ne vous comparez pas à d’autres personnes, faites ce qui vous rend heureux.

M.L. : Moi la vie que j’ai aujourd’hui, il y a plein de femmes à qui ça ne fait pas du tout envie. Si tu n’as pas envie d’avoir des enfants, si tu n’as pas envie d’entreprendre, très bien ! Je pense qu’il y a plein de gens qui sont malheureux parce qu’ils veulent rentrer dans le moule. « Il faut faire des enfants, il faut monter sa boîte… » Il ne faut pas se comparer. Mais c’est très compliqué. Avec les réseaux sociaux, tu te compares, tu regardes : “Moi j’ai pas ça, j’ai pas ci…”. C’est une question de prise de recul, de volonté, de travail… De plein de choses.

Quelles femmes incarnent l’empowerment pour toi ?
M.L. : Il y en a beaucoup. En fait, je suis très admirative de toutes les femmes qui bossent et qui ont des enfants ! La semaine dernière, j’ai reçu un message d’une femme seule, qui a 3 enfants, qui bosse à plein temps, qui trouve le temps de faire du sport… Là, je t’avoue que ça m’impressionne.  La vie que j’ai est possible parce qu’il y a mon mari qui m’aide. Mais comme quoi c’est possible, elle a trouvé son mode d’organisation.

Qu’est-ce que les femmes apportent au monde du business ?
M.L. : C’est super cliché, mais elles apportent énormément. Même Obama le disait lors d’une conférence qu’on est allé voir avec Quentin [Reygrobellet, cofondateur et DG de Birchbox] il y a 15 jours : si seulement il y avait plus de femmes à la tête des grandes puissances, il y aurait sûrement moins de conflits, de guerres… Sans tomber dans le cliché je pense quand même qu’on a une façon complètement différente d’aborder les choses, on a beaucoup moins ce problème de testostérone, de virilité, besoin de prouver quelque chose. Alors ça peut se retourner contre nous, on évite le conflit, on a tendance à apaiser… Mais pour moi, c’est une énorme qualité, ce côté maternel qu’on peut avoir. On a souvent tendance à dire qu’entre femmes, tout le monde se tire dans les pattes. Ça, c’est super cliché. Il y a aussi un vrai côté bienveillant, d’entre-aide. On a un côté plus posé, capable de prendre du recul sur beaucoup de choses. On nous demande depuis des siècles de nous occuper de 1000 choses…c’est peut-être ce qui nous a rendu hyper fortes. Mais encore une fois, ça ne doit pas être dirigé contre les hommes. Il faut juste rappeler qu’on est aussi forte qu’eux.

Les clés de la réussite pour toi ?
M.L. : Il faut forcément définir le mot « réussite », sinon ça ne veut rien dire. Réussir c’est quand on est en phase avec sa vie à un instant T, c’est assumer ses choix, être en harmonie avec soi-même. C’est s’écouter. S’écouter positivement. À l’inverse, certaines personnes s’écoutent trop et n’avancent pas parce qu’elles sont en auto analyse permanente ! S’écouter, mais oser.